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fév

Un criminel endurci

   Posted by: Guillaume   in Non classé

Un criminel endurci

Nouvelle écrite alors que j’avais 13 ans. Elle a remporté un concours de nouvelles.

L’un des plantons de garde à l’entrée du pénitencier fédéral du Massachusetts perçut la sourde rumeur qui précède l’arrivée d’un véhicule. En se levant de sa chaise, il aperçut une voiture à la peinture écaillée par le temps et les voyages. Se tournant vers le deuxième garde, il annonça :
- Y’a quelqu’un. On dirait Maître Blint.
- Je te laisse t’en occuper, répondit l’autre gardien sans lever le nez de son magazine.
Alors que son collègue continuait sa lecture, le garde ouvrit la grille d’entrée et sortit. La voiture s’arrêta dans un halètement essoufflé devant la lourde porte de fer. Le gardien l’ouvrit, puis, la referma aussitôt que la voiture fut entrée. Reconnaissant le conducteur, un habitué des lieux, il entra dans la guérite sans plus de formalités et se replongea immédiatement dans son livre.

L’avocat entra directement dans le bâtiment de trois étages contre lequel il avait garé sa voiture. A l’intérieur l’attendait le garde qui devait l’emmener au parloir. Après un serrement de mains, le guide demanda :
- Alors, ils vont bien les clients ?
- Les clients, peut-être, mais pas moi. Je me suis pris les pires… A croire que c’est fait exprès. Là, je viens pour un gars qui a balancé sa chaussure au juge, alors qu’il avait été convoqué pour une banale contravention. Mais comme son casier judiciaire était chargé pour des bêtises de jeunesse, ça n’a pas arrangé son cas : huit mois de prison.
- En tout cas, il est sympa… On ne peut malheuresement dire ça de tout la monde… Voilà, on est arrivé.
Après avoir ouvert une dernière porte, ils entrèrent dans une pièce sommairement meublée d’une table aux tons délavés et de trois chaises dont l’une paraissait vermoulue.
- Votre client va arriver d’une minute à l’autre, informa le geôlier.
- D’accord, merci répondit l’avocat en s’installant.
Alors que le gardien venait de quitter la salle, une porte discrète au fond du parloir s’ouvrit. Un homme décharné entra.
- Bonjour, lança le commis d’office sans se lever.
Le prisonnier lui répondit par un simple hochement de tête et s’assit.
- Alors j’ai une bonne nouvelle : le tribunal a décidé de vous accorder une remise de peine de deux mois pour vos déclarations…
- Mais vous m’aviez promis au moins trois mois !!!
- Le tribunal a décidé que cela ne valait que deux mois …
- Mais attendez ! Je risque de me faire tabasser dès ma sortie de prison parce que j’ai balancé des gars, et tout ça pour gagner deux mois !!!
- Je n’y peux rien, moi.
- Ça m’apprendra à faire confiance à un avocat…
- Attendez… Si vous n’aviez pas balancé votre chaussure sur le juge, ce dernier aurait très probablement ignoré toutes vos conneries de jeunesse et vos excès de colère, et vous ne seriez probablement pas ici à l’heure qu’il est !
Le prisonnier se calma brusquement :
- Ouais… D’accord. Mais…
- Bon, et bien je pense que nous en avons terminé pour aujourd’hui. Au revoir, dit l’avocat pour clore la conversation.

Le détenu ne réagit pas. Habitué aux absences de son client, l’avocat se leva et sortit de la pièce. Un garde entra dans le parloir par la porte de derrière, les menottes aux mains. Il les passa aux poignets du prisonnier et lui intima l’ordre d’avancer. Ils suivirent en silence de longs couloirs aux murs gris et sombres. Arrivé à une bifurcation, le captif tourna en direction de sa cellule, mais l’un des gardes de son escorte l’arrêta.
- Pas par là !
- Mais ma cellule est de ce côté !
- Plus maintenant.
- Pourquoi ?
- Changement de cellule.
- Pourquoi ?
- Manque de place.
- Mais mes affaires ?
- Elles sont déjà dans ta nouvelle cellule.
- Et où est ma nouvelle demeure ? Demanda ironiquement le captif.
- Dans le bâtiment C.
- Mais c’est le quartier des meurtriers ! Je n’ai rien fait pour y aller, moi !!
- Le prisonnier s’était arrêté et criait sous le regard interloqué des gardiens.
- Tais-toi et avance.
- Mais…
- Aller.
Le détenu recommença à marcher en fulminant contre les prisons et les « conneries du système judiciaire ».Quelques mètres plus loin, ils débouchèrent dans une cours sinistre. Le prisonnier frissonna. Il n’eut pas été étonné de voir un échafaud au milieu de la cour. Ils entrèrent dans un nouveau bâtiment. La lourde porte était ornée d’un grand C. Ils passèrent une succession de grille que l’un des gardes ouvrait et refermait tour à tour. Ils arrivèrent enfin devant une porte portant le numéro 113 et fermée par deux serrures et un loquet. Les gardes ouvrirent la porte et poussèrent le captif à l’intérieur.
Bonne nuit, lui lança un des geôliers en s’esclaffant.
Ne comprenant pas pourquoi les gardiens pouffaient, il entra dans sa nouvelle cellule. Quelqu’un avait déposé ses affaires au beau milieu de la pièce. Sur l’un des lits, un grand roux était allongé.
- Tiens, un bleu !! S’exclama le rouquin. D’un rapide coup d’oeil, il jaugeau le « nouveau » : cheveux coupés à la brosse, yeux bleus, barbe naissante. Ton nom ?
- Tino.
- Bon… Pas de conneries, hein? Ici, le chef, c’est moi, ok ?
- Mouais. C’est quoi ton nom ?
- Billy.
Le dénommé Tino examina son nouveau lieu de vie pour quelques mois : trois lits, un simple et un lit superposé, une table et deux chaises. La table était recouverte de linge sale dégageant une lègère odeur. Tino s’installa sur le lit superposé du bas. Le deuxième interné bondit.
- Non !
- Quoi, non ?
- Ne te mets pas sur ce lit !
- Et pourquoi ?
- Parce que c’est là que je pose mes affaires !
- Alors, y’a déjà la table de prise, et il faut que je laisse un lit ?
- Ben ouais.
- Ben non, affirma Tony. J’m'installe ici.
- Fais gaffe… Tu risques de te blesser accidentellement …
- Peuh !
- Hein ? ! S’exclama le Billy, qui n’était pas habitué à ce que l’on ait pas peur de lui. Habituellement on accomplissait ses quatre volontés sans protester.
- T’as bien entendu.
- Et pourquoi pourrais-tu me résister ?
- Tout simplement parce que je suis moins faible qu’il n’y paraît… Ne te fis pas toujours aux apparences.
- Ouais, c’est ça ! Si t’as des biscotos cachés, moi je suis Luther King !
- Moi non, mais j’ai des gars dehors.
- Tu me dis que tu as un réseau ?
- Et ouais !
- On m’a pourtant dit que t’es ici parce que t’as balancé ta godasse sur le juge ?
- Ils n’ont trouvé que ça.
- Et si c’était des sornettes ?
- …
- Prouve-le, que t’es un chef de bande !
- Puisque je te le dis !
- Et à part toi, qui peut le prouver ?
- Personne. Enfin, il y a ceux de la bande, mais faut les trouver.
- Eh ben, raconte un de tes exploits, pour voir.
- Et oh ! Et si tu vas tout raconter aux flics ?
- Entre gars, ça n’se fait pas.
- Mouais…
- Et sinon, je pourrais ne pas croire ce que tu m’as dit.
- Bon… Tu as entendu parler de l’affaire des trois Russes ?
- Ouais.
- Ben c’est moi qui me suis occupé du premier des soviets, affirma Tino. Et il se lança dans le récit de son exploit.

Moins d’une semaine plus tard, Tino, seul dans sa cellule, réfléchissait. Son camarade de chambrée était avec son avocat. Depuis son premier récit, celui-ci n’avait cessé de demander les récits d’autres exploits qui Tino avait réalisés. Celui-ci, avec une certaine amertume, pensait : « Voilà que je me retrouve à la tête d’une bande de malfrats pour Billy. J’ai peut-être fait des trucs pas très reluisants dans ma jeunesse, mais rien de vraiment méchant. Là… C’est autre chose. Je me suis foutu dans un drôle de guêpier. Qu’est-ce qu’on ne ferait pas pour éviter de se faire casser la gueule. Le pire, c’est que mes histoires sont crédibles ; j’ai pris quasiment tous les renseignements dans le journal … ».

Peu de temps après, Tino fut convoqué auprès de son avocat. Celui-ci était furieux. En guise de salutations, il hurla :
- Merde ! Mais qu’est-ce que vous avez foutu avec votre grande gueule ?
- Mais rien ! Je ne sais même pas de quoi vous parlez !!
- Mais si, vous le savez ! Vous avez raconté des conneries à votre copain de chambrée qui l’a raconté à quelqu’un qui est allé le raconté au juge. D’ailleurs, personne ne sait si ce que vous avez raconté est du lard ou du cochon ! Moi, tout ce que je sais, c’est que vous n’avez plus d’avocat ! Au revoir !
L’avocat sortit, laissant Tino désemparé. Un garde entra et lui annonça :
- Bonne nouvelle ! T’es convoqué !!
- Par qui ?
- Le juge d’instruction… J’te laisse lire ! Répondit le garde en tendant la convocation.

Au tribunal, Tino rencontra le juge :
- Bonjour, Monsieur le Mafieux.
- Merde !! Mais je n’en suis pas un …
- Oui, oui, l’interrompit le juge. Donc, Les chefs d’inculpation : meurtre de Monsieur Ivanovitch dans l’affaire dite « des trois Russes », assassinat de … Et le juge énuméra les « exploits » que Tino avait contés. Celui-ci l’interrompit :
- Mais je n’ai rien fait ! J’ai juste voulu …
- Mais voyons, dit le juge, ne soyez pas modeste ! Vos exploits vous vaudront au moins une quinzaine d’années de détente… Affaire suivante !

De retour dans sa cellule, Tino raconta à don colocataire le contenu des audiences. Celui-ci le félicita :
- Ben dis-donc… Quinze piges… T’est un dur ! Mais … qu’est-ce que t’as ?
Tony s’était effondré sur son lit, sanglotant comme un gosse.

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